01/02/2006

La juive

 

 

 Je n'ai pas pu résister à faire suivre mon petit commentaire d'un article paru sur un autre site, qui était plus explicite que tout ce que j'aurais pu écrire à ce sujet.

 

                                                                         La Juive connut un véritable triomphe le soir de sa création en 1835 à l’Opéra de Paris. Succès mérité qui ne se démentit pas pendant un siècle. De nos jours, il faut bien l’admettre, si nul ne conteste son importance dans l’histoire de la musique, l’opéra se réduit à un seul air connu des mélomanes. Admiré de Wagner, apprécié de Berlioz, Halévy survit dans nos mémoires comme le compositeur d’un seul opéra. Faire paraître sur support DVD une œuvre qui a subi les outrages du temps, demandait un certaine dose de courage. Il n’est pas fortuit de constater que c’est précisément l’Opéra de Vienne qui répare l’injure et relève le défi. La version qui nous est présentée, si elle n’est pas parfaite et ne fera pas l’unanimité, n’en demeure pas moins une étape importante, voire décisive dans la reconnaissance d’une œuvre fascinante qui bouleversera sans doute notre jugement esthétique.

     La première impression qui se dégage à l’audition de La Juive, c’est que l’intérêt dramatique ne faiblit jamais. Certes, le genre grand opéra fait appel aux sentiments et aux thèmes les plus forts, fondant l’intrigue sur un conflit entre l’action individuelle et le drame collectif. D’après Wagner, Jacques Halévy a révélé tout son talent grâce à « son caractère prédominant de gravité passionnée et son inspiration caractérisée par le pathétique de la haute tragédie. » Les puissantes forces qui animent cet opéra dans un jeu de tensions insoutenables, le placent parmi les meilleures productions lyriques françaises dans la première moitié du dix-neuvième siècle. D’une architecture impressionnante qui rappelle par les différents tableaux contrastés les ombres et lumière de quelque fresque murale aux teintes multiples, cet opéra par le sens aigu de la caractérisation des personnages et son dénouement tragique, mérite plus que la situation infamante où il est confiné aujourd’hui. L’instrumentation est brillante, le coloris significatif, les effets d’orchestre sont toujours d’une efficacité théâtrale soutenue. Enfin, cet opéra remarquable, d’une harmonie soignée, aux mélodies envoûtantes, est finement écrit pour les voix. C’est Adolphe Nourrit lui-même, - le premier Éléazar - qui composa les paroles du fameux air : « Rachel quand du seigneur ». Une clarté trop grande aveugle les qualités bien réelles de cette partition.

     L’histoire retient que c’est dans la ville de Constance que s’est tenu le Concile en 1414 et la condamnation de Jan Hus, brûlé vif sur le bûcher des hérétiques le 6 juillet 1415, ce qui déclencha les guerres hussites et fit de la Réforme – un siècle avant Luther – une révolution nationale. Encore doit-on ajouter la référence au sac de Rome quelques années auparavant par Ladislas Le Magnanime, Roi de Naples, qui voulut conquérir l’Italie en commençant par les États Pontificaux. Pour l’autre histoire, sous-jacente à la première et qui retient tout autant notre attention, ce sont les interdits contre les juifs, ces autres hérétiques, en tous lieux, de Rome à Constance. Dans une période troublée comme la nôtre, cet opéra sur l’intolérance et les conflits religieux est d’une brûlante actualité. La justice des hommes est toujours impitoyable et sanglante.

     Si « Tout ce qui souffre est plein de haine » (Victor Hugo) s’avère une vérité qui s’impose avec évidence, l’opéra La Juive corrobore cet axiome en mettant en lumière des êtres stigmatisés par leurs blessures antérieures, confrontés au destin qui les dépasse. Neil Shicoff prend à bras-le-corps le rôle écrasant du juif Éléazar qui nous mène droit au bout de la haine. S’il est le garant de la foi d’Israël, il n’en demeure pas moins le Shylock détestable. Personnage complexe : inflexible mais fragile, hanté par la mort, cet être excessif qui a vu mourir ses fils est torturé par toutes les violences subies, il hait les chrétiens ; mais aussi père affectueux d’une enfant adoptive enlevée à son pire ennemi et élevée dans les préceptes israélites. Il se servira de cette fille innocente pour assouvir sa soif de vengeance. Le ténor a déclaré que c’était le « rôle de sa vie ». On le croit. Il est à la fois, le vengeur implacable et le martyr persécuté. Il ne s’agit pas pour l’artiste de revêtir le costume de théâtre et de donner une bonne interprétation du rôle. Il est Éléazar jusqu’à la mœlle. Il est le juif aux multiples facettes, d’une intensité à couper le souffle, l’œil de Yahvé et la main de Satan. Des images saisissantes se dessinent par sa seule présence sur scène. Intolérables, maudites. Génial jusque dans ses faiblesses, - la voix connaît quelque difficulté lors de passages périlleux - rarement nous avons vu Shicoff aussi inspiré. On pourra toujours lui reprocher une prononciation approximative, des aigus tout en friture, une démarche titubante sur scène, la même que nous retrouvons d’un opéra à l’autre, mais cette fois-ci l’engagement est entier. On sort de ces trois heures de musique, complètement bouleversé. Au deuxième acte, la prière d’Éléazar est sincère, une vraie méditation, un recueillement qui nous fait découvrir un tout autre visage de cet être étrange. Tout serait à citer. Neil Shicoff donne sa pleine mesure dans son air « Rachel quand du Seigneur ». Scène associée aux souvenirs insoutenables de la persécution des juifs dans les camps de concentration. Il délace ses souliers, enlève son manteau, puis son gilet, retire ses lunettes, plie ses vêtements avec soin, enfin s’allonge sur le sol, immobile. Ces gestes tout simples mais lourds de sens, faits posément et avec soumission, nous étreignent. Certes, on peut lui reprocher de ne pas chanter la « cabalette ». Est-ce le diktat du chanteur ou la mise en scène de Krämer qui impose cette coupure ? Cela nous prive d’une partie importante du fameux air d’Éléazar et du final du quatrième acte. Tout au long de l’œuvre, il marquera de son sceau un rôle qui de toute évidence, il était appelé à incarner. Tout chez-lui est senti. Son duo avec la princesse Eudoxie donne encore une autre couleur au personnage, modifie le caractère trop sombre et uniforme du joaillier. Assurément un rôle à sa mesure. (Pour plus de détails concernant le rôle de Shicoff, un Bonus près d’une heure « Portrait of a tenor and a role » et la scène filmée de l’air, « Rachel quand du Seigneur » sont inclus dans le DVD.

     Les autres personnages, il faut en convenir, souffrent un peu à ses côtés. En général, les voix sont bonnes. Krassimira Stoyanova chante juste, mais sa diction est laborieuse. Belle présence sur scène, de plus cette excellente comédienne a su cerner son personnage avec habileté. Rachel reste associée à l’obscurité et au mystère. Victime de son père qui lui cache sa propre origine, de son amour pour Léopold (Samuel) et enfin victime de la haine des chrétiens, tous les traits d’un être complexe sont exploités adroitement par l’interprète. On retiendra la fille protectrice, le guide du père, enfin la victime qui s’offre en holocauste peut-être moins pour sauver celui qu’elle aime que pour ne pas enfreindre la loi divine. Elle choisira le bûcher où son père ira la rejoindre. Rachel, dans le fameux air « Il va venir » est poignante de sincérité, tout comme son duo avec Léopold, suivi du trio avec Éléazar même si la prononciation est souvent défectueuse. Enfin, le sextuor avec chœur nous fait découvrir la variété de cette musique toujours en situation et la qualité sonore dont Halévy a le secret.

     Il faut bien l’avouer, le Ruggiero de Boaz Daniel est bien terne. Nous aurions préféré voir le prévôt de la ville, incarner davantage le fanatisme à l’état brut, celui qui harangue la foule, monstrueuse dans sa servitude, toujours prête à dresser le bûcher. Son français n’est pas toujours audible. Par contre Janusz Monarcha campe un Albert crédible, l’officier des gardes de l’empereur Sigismond et l’allié précieux de Léopold.

     L’autre bonne surprise, c’est Walter Fink en cardinal de Brogni, cet autre torturé. Le personnage est en quelque sorte du même acabit qu’Éléazar. Excellente basse, le personnage se présente sous une apparence plus digne voire plus humaine, mais il n’en demeure que plus terrifiant parce qu’il détient le pouvoir. Il est le serviteur de son Dieu, son ministre, son Prêtre. On voit ce qui rapproche les deux hommes et ce qui les éloigne aussi. C’est lui qui a banni autrefois le juif Éléazar de Rome quand il était magistrat et c’est lui qui du haut de son rang ecclésiastique, prononcera l’anathème et précipitera sa propre fille au supplice. La malédiction de Brogni demeure une page exceptionnelle à tous égards. Sa cavatine au premier acte, « Si la rigueur et la vengeance » où tous les sentiments y passent, est empreinte de noblesse et de dignité sous les regards attendris de Rachel ; celle-ci ignorera toute sa vie que sous la férule du cardinal se cache son père véritable.

     Tout n’est pas parfait au royaume de Sigismond. Le Léopold de Jiannyi Zhang à la voix souvent détimbrée, est décevant. Sa sérénade, « Loin de son ami » chantée pour les beaux yeux de Rachel est assez médiocre. C’est le vainqueur des Hussites, c’est à lui que l’Empire doit son triomphe. C’est aussi le traître qui s’infiltre parmi les juifs sous la fausse identité du peintre Samuel, en fait la taupe au service de quelque Gestapo de l’Empire. Mine patibulaire, vêtu d’un long manteau noir, chapeau mou sur la tête, c’est la face cachée du pouvoir dictatorial qui fraye avec l’ennemi.

     La princesse Eudoxie de Simina Ivan, l’autre victime de Léopold – l’épouse trompée - obtiendra de sa rivale qu’elle retire son accusation et qu’elle se parjure. Eudoxie est le contraire absolu de Rachel. Son entrée sur scène en pleine lumière, toujours resplendissante, au premier acte accompagnée des soldats de l’Empire, tous vêtus de blanc, au deuxième acte les dames de compagnie formant une théorie, mais encadrée par quelques militaires, lorsqu’elle vient négocier le joyau précieux, une chaîne incrustée, une sainte relique qui appartenait autrefois à l’empereur Constantin. Voix agile aux aigus cristallins, teint clair, sourire angélique, elle semble étrangère au drame qui se prépare. Il est d’autant plus dommage que le trio du joyau ait été tronqué de sa partie la plus saillante et nous prive de quelques suraigus. Toute cette scène est extrêmement bien menée. On ne touche pas aux juifs, on reste tout en haut dans la lumière, on envoie le contrat par l’intermédiaire des enfants qui lancent des fusées de papier et atterrissent sur la table d’Éléazar. Cette scène, qui est une bouffée d’air frais après une trop grande tension, nous révèle un commerçant âpre au gain, trop heureux que l’argent revienne enfin dans son échoppe. Les échanges d’Éléazar à la princesse, « des ducats, des florins, quel plaisir de tromper ces chrétiens… » sont d’une drôlerie irrésistible.

     Son duo au quatrième acte avec Rachel est bien mené. Toutes les deux aspirent à la mort pour sauver l’amant ou le mari, mais Rachel sait pertinemment que sa rivale lui survivra. Les jeux sont faits : ce sont les droits d’une épouse et d’une mère qui s’imposeront. Cette relecture étoffe le personnage ambigu de Léopold, ce guerrier célébré partout dans l’Empire pour avoir vaincu les Hussites. Il se voit confier à son retour, une nouvelle « mission », celle de se débarrasser une fois pour toutes de ces juifs hérétiques. Mission accomplie. D’ailleurs, il disparaît au troisième acte pour ne revenir qu’à la toute fin de l’opéra, en présence des autorités ecclésiastiques et civiles, pour assister à l’auguste cérémonie de l’autodafé et l’exécution des juifs. Le secret et le silence sont les partenaires du bourreau.

     Si la mise en scène de Günter Krämer est originale, bien menée dans l’ensemble, toujours efficace dans son parcours symbolique et ses réminiscences à l’histoire, par contre elle interdit tout mouvement de foule et rend les scènes statiques. Au premier acte, derrière cet immense rideau vitré en damier aux portes identiques, où pour le temps du Te Deum, on se croirait à l’intérieur d’une cathédrale, se regroupent quelques hommes complotant devant le logis d’Éléazar et crayonnent sur sa porte en jaune, l’étoile de David. On retrouvera cette phalange à différents moments de l’opéra, le bousculant, le jetant à terre, lui faisant subir toutes les vexations, lui arrachant son chapeau, lui barrant le passage avec des chaises, l’humiliant, le harcelant toujours.

     C’est le royaume de l’ordre, de la pureté et de la clarté. C’est le pouvoir dictatorial qui prend tout l’espace physique et symbolique : les objets, les chaises et les drapeaux. Bientôt la foule costumée sort en agitant des fanions à la gloire de l’Empire. L’efficacité de cette mise en scène repose dans les contrastes du haut et du bas, par des jeux de lumière, de la clarté la plus crue à l’obscurité la plus dense. La nuit et le brouillard restent associés à Rachel et à son père, la blancheur et la clarté du jour, à la princesse Eudoxie et à l’Empire. Léopold, l’instigateur du drame, joue sur les deux tableaux : il retrouve Rachel dans la nuit profonde, mais s’éveille le matin, en pleine lumière avec Eudoxie. Il ne ménage pas l’effort physique pour honorer les deux femmes. Au finale du premier acte, on retiendra l’entrée de la princesse Eudoxie, toute vêtue de blanc, sur une scène surélevée contrastant avec la pénombre du juif à l’avant-scène. Elle est accompagnée de sa suite, bientôt suivie de son mari Léopold et de leur nouveau-né pour la cérémonie du baptême, le prêtre officiant n’est nul autre que Brogni et l’empereur Sigismond, le parrain. Tout en contraste se tiendra pendant la nuit, la Pâque juive autour d’une table mal éclairée par deux cierges. Éléazar, coiffé de sa kippa, en chef de famille procède à la cérémonie en distribuant les herbes que chaque convive trempera dans le vinaigre. Il rompt le pain consacré sans levain, lit les saintes prières, revêtu de son tallith. On retiendra le « Ô Dieu de nos pères, parmi nous descends ! » très poignant, en parfaite opposition avec la pompe chrétienne. On retrouvera d’autres symboles liés à la religion juive, à la toute fin du troisième acte, lorsqu’il enroule son bras gauche d’un phylactère. Enfin on retiendra de la scène finale, la relaxation des deux victimes, - le père et la fille dans le rituel de la mort, leurs fronts se touchant une dernière fois - avant que le bras séculier aux flammes humaines couvertes de pourpre, bannière de l’Inquisition, précipitent Rachel au bûcher.

     Cette Juive séduit. Même si cette version est écourtée, le drame intense bouleverse et nous toucher. La belle ouverture est bâtie sur quelques thèmes qui se prolongeront dans le drame comme des réminiscences. Le Te Deum laudamus d’entrée, majestueuse page à l’orgue donne le ton cérémonieux de l’ouvrage. Si on lui refuse un caractère sacré, du moins rend-il compte du conflit qui oppose dans un premier temps les hérétiques de Jean Hus aux chrétiens restés fidèles au dogme de l’Église. De plus, cette pompe victorieuse s’oppose-t-elle avec efficacité à la boutique d’Éléazar qui continue de travailler. D’ailleurs Halévy caractérise le travail du juif en ayant recours à une enclume. Cette caractérisation sera reprise plus tard par Verdi. La cavatine de Brogni imprégnée de noblesse et admirablement chantée, est accompagnée du chœur. Le finale avec la reprise du Te Deum referme cet acte d’exposition de façon éclatante. Le grand opéra demeure fortement stéréotypé avec ses lois codifiées, avalisées par le public, auxquelles les auteurs doivent se soumettre. Force est de constater que la structure inhérente au genre sert plutôt bien l’opéra. Et la direction d’orchestre est tout à fait excellente. Sutej sait faire ressortir les ors de cette musique magistrale. Les chœurs sont irréprochables partout où nous les retrouvons.

     L’esthétique qui s’imposa à partir des années trente, fut le fruit d’une longue maturation. La Juive de Jacques Halévy tient une place médiane entre Robert le Diable et Les Huguenots de Giacomo Meyerbeer. Ces œuvres ont forgé le genre caractéristique de l’Opéra de Paris : le « grand opéra ». Enfin, si toutes les trois sont de la main, en totalité ou en partie, du librettiste Eugène Scribe, celui-ci réemploiera le thème récurent du fanatisme religieux qu’il avait d’abord traité dans La Juive.

     Tout ce répertoire réclame un style de chant particulier, une appétence de la déclamation française à la langue chantée que nous ne percevons pas toujours. L’écriture vocale de l’opéra français exige une technique de chant accomplie qui fait cruellement défaut dans cette production. Il faudrait reprendre cet opéra dans des conditions optimales, certes avec moins de coupures pour en apprécier les réelles qualités, mais surtout offrir aux chanteurs francophones la possibilité de défendre un grand opéra français.

veuillez  ne pas tenir compte de votre nom, votre email que je n'ai pu supprimer et qui se trouvaient à la fin de l'article ci-dessusVotre nom :

 

 

Votre email :

 

 

07:20 Écrit par vjanos | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

Les commentaires sont fermés.